Tome I et II Émilie avoit seize ans et demi quand elle émigra avec son père et sa mère, gens de mérite, d’honneur, de naissance, et qui avoient été assez riches pour espérer de marier très bien leur fille. Elle étoit fille unique, elle avoit de la beauté et de l’esprit, on lui avoit prodigué toute espèce d’instruction, et cependant elle n’avoit qu’un amour-propre et des prétentions supportables : elle parloit avec assez de simplicité ; elle avoit quelques égards pour des étrangers qui l’accueilloient. Son père et sa mère espéroient, ainsi que tant d’autres, une contrerévolution prochaine, uniquement parce qu’ils la désiroient, et cet espoir les avoit empêché de vendre, lorsqu’il en étoit encore tems, un château en province et un hôtel qu’ils avoient à Paris. Sans prévoyance d’abord, bientôt sans argent, le chagrin triompha de leur raison, altéra leur santé, et les conduisit au tombeau presqu’en même tems. — Vivez pour moi, s’écrioit la malheureuse Émilie, en considérant l’étendue de la perte dont elle étoit menacée : ranimez votre courage, rappellez votre vie que je vois s’échapper. C’est ma femme, c’est ma fille dont l’infortune me donne la mort, disoit son père affoibli. Je ne puis survivre à mon époux, ni supporter la misère de mon enfant, disoit sa mourante mère. Émilie les pleura amèrement, et au milieu d’un pays étranger, elle se crut sans amis et sans ressource. Dès qu’elle fut un peu calmée, une jeune Alsacienne restée seule d’un nombreux domestique et qui servoit Émilie avec autant d’adresse que d’attachement, lui dit : Vous croyez n’avoir plus rien quand vous n’avez que votre Josephine ; mais vous vous trompez, Mademoiselle, et Josephine le prouvera. C’est demain qu’il nous falloit payer notre logement, et peut-être ne l’auriez-vous pu sans vous gêner ; mais la chose est faite. Quel meilleur parti pouvois-je tirer de mes épargnes ! Et ne croyez pas que j’aye donné tout ce que je possédois. Il me reste de quoi payer pendant six mois, au moins, une habitation plus petite, mais plus gaie, que je suis d’avis que nous prenions à la campagne : voici le printems, et la ville où nous sommes, outre qu’elle vous rappellera longtems de fort tristes souvenirs, me paroît un assez lugubre séjour. Émilie regarda Josephine avec quelque surprise, pleura, et supprimant les objections et les réflexions que sa fierté lui suggéroit, supprimant jusqu’aux remercîmens qu’elle sentoît bien ne pouvoir être proportionnés à un dévouement si généreux, elle lui dit : Pardon Josephine, si je n’ai ni déviné, ni étudié ton excellent cœur. Nous demeurerons où tu voudras. Je m’en remets à ton discernement et à ton zèle. Josephine fière et reconnoissante de voir ses bienfaits agréés, baisa la main de sa Maîtresse, puis la quitta pour s’occuper de leurs nouveaux arrangemens. En peu de jours quelques meubles qu’on avoit, furent vendus, d’autres transportés, et les deux jeunes personnes se trouvèrent bientôt établies dans la plus jolie maison du plus joli village de la Westphalie. Les propriétaires en occupoîent la moitié ; ils étoient vieux, et cédèrent un jardin qu’ils ne pouvoient plus cultiver, pour une petite redevance payable en choux et en pommes de terre. Josephine cultivoit toutes sortes de légumes, nourrissoit une chèvre, filoit du chanvre et du lin. Émilie arrosoit quelques rosiers, caressoit la chèvre, brodoit de la mousseline et du linon, dont Josephine étoit parée le Dimanche et les jours de fête. On vivoit simplement et sainement. Josephine étoit respectueuse et gaie, Émilie douce et sérieuse. Quelquefois elles parloient, plus souvent elles chantoient ensemble. Josephine avoit une fort belle voix que guidoit celle d’Émilie. Toutes deux regrettoient une excellente harpe dont Émilie jouoit fort bien, et qui s’étoit brisée dans le voyage précipité qu’on lui avoit fait faire lorsqu’on se sauvoit de France. Un soir, comme les deux jeunes personnes alloient s’asseoir sous un vieux treillage que couvroit le lierre et le chèvre-feuille, elles y trouvèrent une belle harpe toute neuve. Joséphine eut plus de joie, Émilie plus de surprise : Comment se peut-il… ! dit Émilie. Jouez, jouez, s’écria Joséphine, en tirant la harpe de son étui : de grâce, jouez et chantez. Émilie prend la harpe et la parcourt de ses doigts agiles, puis joue et chante. Les oiseaux se taisent, les antiques maîtres de la maison se traînent au jardin et derrière une haie d’épine fleurie et de sombre houx se laisse voir leur jeune fils : mais son maître, le fils unique du Seigneur du village, se cache mieux ou se tient plus éloigné ; il n’est vu de personne. Qu’est ce donc que cette harpe ? dit Émilie à sa compagne, quand elles furent rentrées. Est-ce une galanterie, et de qui peut-elle venir ? Je soupçonne quelque chose, mais je ne sais rien, dit Josephine. Tu soupçonnes ! reprit Émilie : que soupçonnes-tu ? — Vous avez bien vu, Mademoiselle, que Henri m’aide tous les jours à puiser de l’eau, à porter du bois, à traire la chèvre… — J’ai vu un jeune homme que t